L'info

locale et internationale

de votre association et des institutions

Les illusions perdues des indépendantistes

 

Alors que le nickel était au cœur des accords politiques signés en 1988 et 1998, il est étonnamment absent des débats autour du référendum d'autodétermination du 4 novembre. Les raisons de ce silence embarrassé.

Sur le barrage de voitures brûlées et de branchages qu'ils ont érigé à l'entrée du gisement de Méa, une cinquantaine d'habitants de la commune de Kouaoua, sur la côte est de l'île, s'oppose depuis le mois d'août à l'ouverture par la SLN (Société Le Nickel) de nouvelles mines destinées à remplacer celles en fin de vie. Installés dans un campement de fortune, ces Kanaks, minoritaires dans la population mais très déterminés, se relaient jour et nuit pour en bloquer l'activité. Les tribus installées au pied de ces mines, exploitées depuis près d'un siècle par cette filiale du groupe Eramet, cherchent à défendre des lieux sacrés et protéger leur garde-manger de ces projets d'extensions. Rivières engravées, baies rougies par les boues dévalant des massifs dénudés à chaque forte pluie : elles dénoncent la détérioration de leur environnement. Et les emplois créés (400 directs et induits à Kouaoua) ne suffisent plus à contenir leur colère.

« On n'a pas d'argent pour aller au magasin. Pour manger on se sert dans la nature, on va à la chasse, à la pêche, alors on lutte pour notre biotope, clame Marie-Johanna, l'une des jeunes barragistes, titulaire d'un baccalauréat technique de secrétaire comptable. On n'est pas tous faits pour travailler à la mine, on veut pouvoir développer l'agriculture, faire des petits projets pour la commune. On ne veut pas travailler à Nouméa. » Mais, pour l'instant, la première victime de leur mouvement est leur village, dont la mairie, des commerces, la station-service et le dispensaire ont été vandalisés.

 

 

Dans les rues de Kouaoua, désormais désertes, règne le silence. Leur porte-parole, Hollando, dénonce un système qui a semé la zizanie dans les tribus. « Un accord pour l'ouverture de ces mines a été signé en 2013 entre la SLN et les coutumiers, mais l'argent n'a pas circulé. Les vieux l'ont pris sans se gêner », accuse-t-il ouvertement. Cet accord prévoyait une série de compensations et d'évitement des zones sensibles en échange des nouveaux gisements. « L'argent est un pouvoir, une capacité à faire autre chose en dehors du clan, au-dehors de la famille, il a déséquilibré l'organisation sociale de la tribu », constate également Pascal Naouna, dirigeant d'une entreprise de roulage sur mines à Poya, sur l'autre versant de la chaîne montagneuse, et membre de la tribu de Ouaté. « Des responsables coutumiers se sont transformés en chefs d'entreprise et cela a eu un impact négatif sur notre société, parce que le raisonnement n'est pas le même. Dans le monde coutumier, le consensus nous permet de sortir des conflits, alors que, dans une société économique, c'est plutôt celui qui détient la majorité des parts qui décide. »

Pour la SLN, la situation est périlleuse : outre les dégâts sur ses installations, estimés à quelque 12,5 millions d'euros, l'entreprise s'inquiète pour la production à venir : « On se prépare une année 2019 très difficile, car sans le nickel de Kouaoua on aura des problèmes pour alimenter les fours », explique un cadre.

 

Inégalités creusées

 

Jadis cantonnés dans les postes subalternes de l'industrie minière, les indépendantistes kanaks avaient fait de leur entrée dans le secteur du nickel une priorité de leur combat. Les accords de Matignon, signés le 26 juin 1988 au lendemain de la tragédie d'Ouvéa, leur ont mis le pied à l'étrier grâce à l'acquisition, sous la pression de l'Etat, de la Société Minière du Sud Pacifique (SMSP) du député loyaliste Jacques Lafleur. Ce fut le début d'une nouvelle aventure.

A la veille d'un référendum d'autodétermination attendu depuis trente ans, de nombreuses illusions sont tombées. Des voix se font entendre de plus en plus fort pour dénoncer la pollution engendrée par l'exploitation minière, et le creusement des inégalités entre les bénéficiaires du boom et ceux qui sont restés en marge. Car, malgré tous les efforts de rééquilibrage, la province Sud, dirigée par les non-indépendantistes, concentre toujours 75 % de la population et 80 % de l'activité économique. Selon l'Institut des statistiques et d'études économiques de la Nouvelle-Calédonie (Isee-NC), 17 % des Calédoniens vivent en dessous du seuil de pauvreté. « L'argent du boom s'est évaporé en Australie, en Nouvelle-Zélande, au Vanuatu ou en France. Il a été capté par une minorité et n'a pas été réinvesti sur place », se désole un indépendantiste, qui reconnaît que les Européens n'ont pas été les seuls à placer leur argent à l'extérieur. Quant à la manne que les usines devaient déverser sur les populations pour les aider à diversifier leurs activités, elle est reportée à de lointaines échéances, tributaires des imprévisibles fluctuations du marché mondial des matières premières.

Résultat, les Kanaks ont mis en sourdine leur demande de participation majoritaire dans le capital de la SLN. « La revendication n'est pas éteinte, assure Bernard Lepeu, qui fut à la pointe du combat pour l'usine du Nord en 1996-1997 et siégea à l'Assemblée provinciale de 1999 à 2009. Mais elle prendra plus de temps. » L'accent est désormais mis sur la récupération des mines exploitées par les mineurs indépendants, au premier rang desquels le groupe Ballande, détenteur de 16 % du domaine minier. « Depuis quelques temps, le ton est plus guerroyant », note un observateur qui assure qu'un « système a été mis en place » pour atteindre cet objectif.

Comment en est-on arrivés là ? Pour Bernard Lepeu, l'accord de Nouméa a endormi les politiques et les jeunes n'ont pas profité des perspectives de l'indépendance. « Nos politiques ont oublié en chemin les populations, le social est devenu secondaire. Ils sont devenus des gestionnaires. En reconnaissant notre identité, l'accord de Nouméa nous a privés de notre objet de lutte », soupire-t-il sans grande illusion sur le résultat du référendum. Selon les sondages, il serait très largement favorable au maintien de la Nouvelle-Calédonie dans la République française, dont les dotations représentent encore 30 % des dépenses publiques calédoniennes.

Pourtant, cela avait bien commencé pour les Kanaks. Avec l'acquisition de la SMSP des Lafleur, ils sont devenus d'importants exportateurs de minerai. Mais cette société ne détenait pas de mine prometteuse. En préalable à la conclusion de l'accord de Nouméa, le 5 mai 1998, Eramet (dans lequel l'Etat est actionnaire à hauteur de 26 % et qui détient via la SLN 53 % de la superficie minière de la Nouvelle-Calédonie) échangeait, là encore sous la pression, le massif du Koniambo dans le Nord, à la teneur très élevée en nickel, contre le massif de Poum, bien moins riche, et une soulte. La SMSP s'alliait au canadien Falconbridge pour construire, dans le nord de la Grande Terre, une unité de transformation du minerai d'une capacité de 60.000 tonnes par an. « Ce que nous essayons de faire avec l'usine du Nord, c'est un développement harmonieux qui créera le rééquilibrage du pays. On l'utilise pour l'indépendance, peut-être, mais l'indépendance est décidée par le peuple, et si le peuple est heureux, il saura lui-même décider », expliquait Paul Néaoutyine, le président indépendantiste de la province Nord. La SMSP s'unissait avec Posco pour la construction, en Corée du Sud, d'une usine métallurgique alimentée par le minerai calédonien, d'où l'impérieuse nécessité d'une ressource abondante. Dans le même temps, le canadien Inco, soutenu par les loyalistes de la province Sud, lançait la construction d'une usine de même capacité à l'autre bout du pays. La SLN perdait ainsi son monopole séculaire sur la transformation de la principale ressource du pays et la Nouvelle-Calédonie entrait de plain-pied dans la mondialisation.

 

Boom du nickel et grands travaux

 

Durant plus d'une décennie, les multinationales investirent des milliards de dollars dans la construction des usines et la formation de la main-d'oeuvre. L'Etat, de son côté, soutenait la modernisation et le renforcement des infrastructures. Entre 2006 et 2016, Paris a injecté quelque 550 millions d'euros via des contrats de développement. Des établissements scolaires, des équipements sportifs et culturels, des hôpitaux, des logements sociaux, un aéroport international et Dumbéa-sur-mer, la plus grande ZAC de France, ont surgi de terre. Le BTP a tourné à plein. Les provinces, autonomes en matière de développement économique, ont encouragé des filières de diversification comme l'aquaculture, la pisciculture, la pêche hauturière, le tourisme ou encore l'industrie de transformation. « Nous continuerons à être en paix tant qu'il y a du développement, le jour où il n'y aura plus de développement, ça commencera à devenir difficile », pressentait en 2013 Paul Néaoutyine.

Alors que les cours du nickel atteignaient un sommet historique (24,54 dollars par livre en mai 2007), l'anglo-suisse Glencore et le brésilien Vale remplacèrent les industriels canadiens avec d'ambitieux objectifs de rentabilité. La construction des usines connut des déboires, qui firent prendre des années de retard à leur entrée en production et exploser les coûts. Partenaire à 51 % dans le capital de l'usine du Nord, la SMSP laissa Glencore financer la quasi-totalité de l'investissement, gageant, pour de nombreuses années, les bénéfices à venir. Les tribus kanaks et les villages situés à proximité des usines ont toutefois bénéficié des retombées du nickel sous forme d'emplois, de contrats de sous-traitance et d'accords compensatoires. « L'industrie minière a participé à l'élévation du niveau social de la population. Elle a permis de développer de nouvelles connaissances, a offert de nouvelles opportunités de métiers aux jeunes, a développé la culture de l'hygiène et la sécurité, les connaissances environnementales, financé la recherche et mis des contraintes et des réglementations pour protéger la nature », souligne Georges Mandaoué, ancien membre du Parti travailliste (PT, indépendantiste), aujourd'hui responsable des relations communautaires pour Vale.

 

Chute des cours et endettement

 

Pendant ces années d'euphorie, peu d'attention a été portée à la montée en puissance du « pig iron » (fonte brute) chinois, ce métal fabriqué à bas coûts à partir de minerai à faible teneur, pas plus qu'à l'augmentation des exportations de nickel de l'Indonésie et des Philippines. La chute des cours et la difficile montée en puissance des usines ont brutalement mis en lumière le niveau élevé des coûts de production calédoniens par rapport à leurs concurrents. Accumulant les pertes, les trois entreprises métallurgiques du territoire ont drastiquement réduit les contrats de sous-traitance. L'absence d'une véritable stratégie de diversification de l'économie et d'un fonds souverain pour les générations futures s'est alors cruellement fait sentir. La Chambre territoriale des comptes a révélé le lourd endettement des provinces par le biais de garanties données à des engagements hors bilan. « Si ces garanties sont appelées un jour, cela posera de sérieux problèmes, estime un proche du dossier. Mais il existe localement un fort sentiment que cela ne sera jamais le cas », tempère-t-il, en soulignant le caractère éminemment politique des décisions d'investissement en Nouvelle-Calédonie. Comme en témoigne l'effacement, en 2013, de 293 millions de prêts accordés par l'Etat en 1975 et 1984 pour compenser la baisse des cours du nickel.

Lucide, Georges Mandaoué s'inquiète. « On a 51 % des dettes, pas de bénéfice, et s'il y a l'indépendance, on aura cette charge sur le dos », dit-il à propos de l'usine du Nord. « Comment pourra-t-on négocier avec des banques détenues par ceux que l'on aura mis dehors ? » Le résultat du référendum, s'il n'est pas en faveur de l'indépendance, pourrait au moins le soulager sur ce plan.

 

Anne PITOISET

 

 

Source : Les Echos

 

 


Ou nous trouver…

  • Adresse postale :

    UNPRG-NC-V, BP 32910, 98897 Nouméa Cedex

  • Contact téléphonique : 

    (+687) 84-82-36 ou (+687) 46-09-60

  • Permanence :

    le mardi entre 9h00 et 11h00 caserne Pelissou

 

Newsletter

Il est possible de vous inscrire pour recevoir notre lettre d'information mensuelle. Pour cela, vous devez simplement enregistrer votre adresse email dans le champ suivant :